Marine et Jean-Marie: l’amour au bout du conte?

« Faute », « dommage », « honte », « complot », « guerre », « félonie »… : depuis quelques jours, le torchon brûle chez les Le Pen. Une situation dont la presse semble se délecter. Du moins si l’on en juge par la couverture médiatique accordée aux multiples rebondissements de ce qui apparaît déjà comme LE roman feuilleton politique du printemps. Pas un jour sans que journaux et sites d’information ne « fassent le point » sur les nouveaux  épisodes de la saga familiale Le Pen. Pour autant, c’est certainement moins la divergence de points de vue au plan de l’idéologie (ou plutôt de la stratégie de communication) qui fascine les foules, que la violence verbale immanente à la rupture entre le père fondateur du Front national et sa fille. Autrement dit, la brouille dynastique intrigue bien davantage que le devenir propre du parti. Pourquoi cette affaire de famille, dans laquelle les protagonistes règlent leurs comptes sur le devant de la scène publique, capte-t-elle autant l’attention? Qu’est-ce qui se joue (ou plutôt se rejoue) dans l’inconscient collectif pour que cette prise de bec bénéficie d’un tel retentissement médiatique?

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Du conte au règlement de comptes

L’ambition scientifique de la sémiotique repose sur ce que l’on appelle le parcours génératif de la signification. Un dispositif qui, selon Roland Barthes, permet de « mettre à jour le procès du sens ». Il faut en effet partir de la surface des signes (discours) pour aller jusqu’au sens profond (récit, mythe fondateur), c’est-à-dire à ce qui fait que la situation, le message, nous parlent. Or, que voyons-nous dans le clash Le Pen sinon la résurgence d’un modèle narratif déjà à l’œuvre dans le conte de Peau d’âne? « Il était une fois… »: petits et grands adorent qu’on leur raconte des histoires. Et il faut bien reconnaître que la crise qui sévit entre Jean-Marie et sa fille vient justement raviver en nous l’envoûtement autrefois éprouvé à la lecture du conte de Charles Perrault. Nous y retrouvons en effet les mêmes éléments figuratifs, ainsi que le même programme narratif.

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Le discours médiatique est ici on ne peut plus clair: après plusieurs années d’une entente filiale sans nuage, Marine et Jean-Marie se déchirent, l’une défiant l’un, l’un reniant l’une. Les deux protagonistes se rejetant mutuellement la responsabilité de la discorde. Comme dans le conte de Charles Perrault, les actants principaux sont au nombre de trois: la mère absente qui fait jurer à son mari de ne prendre pour nouvelle épouse qu’une femme plus belle qu’elle, la fille, qui éblouit le père au point de lui faire oublier qu’il est son père, et enfin le père lui-même, prêt à tout, y compris à épouser sa propre fille, pour respecter le serment fait à son épouse adorée.

Le désamour en héritage

Les Le Pen incarnent parfaitement ce schéma actanciel, à ceci près que l’actant maternel est ici représenté par l’idéologie politique du Front national, à laquelle s’est uni – pour le meilleur et pour le pire – son fondateur et dont il déclare aujourd’hui que « l’âme a été blessée ». Au royaume du FN, Marine assume parfaitement le rôle de la princesse héritière. Investie par son père du devoir de succession et intronisée par les militants (qui constituent en quelque sorte l’actant peuple au sein de ce système monarchique), Marine reprend le flambeau avec panache, même si le souverain ne se montre pas vraiment enclin à céder son trône.

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Manifestement, Jean-Marie Le Pen n’est pas prêt à accepter les transformations du parti entreprises par sa fille. Ce qu’il veut, c’est que Marine continue à incarner le même idéal politique que celui auquel il avait voué sa vie en fondant le Front national. Contrairement à ce qu’il a pu dire jusqu’à présent, Jean-Marie Le Pen ne voyait pas en Marine celle qui lui succéderait, mais celle qui poursuivrait avec lui la success story de SON parti. Or il se trouve que pour remplir pleinement ce rôle, Marine précisément a besoin de s’émanciper, de quitter le chemin balisé par son père, de s’écarter de la stratégie politique jadis imaginée par lui. Ce qui lui vaut de s’attirer, illico presto, les foudres du vieux patriarche, lequel décide par conséquent de la « répudier ». Un terme particulièrement signifiant dans ce contexte, puisqu’il s’emploie normalement à propos du renvoi d’une épouse (plus rarement d’un mari) ou bien d’une idée, mais jamais de l’un de ses descendants.

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La suite au prochain numéro…

Bref, tout comme Peau d’âne, Marine refuse d’endosser le rôle de la princesse devant remplacer sa propre mère (car Marine est bien le fruit de l’ambition politique de son père) dans son rôle d’épouse. Elle n’entend pas personnifier l’idéologie du FN de la même façon que son père a pu l’envisager: « je sais qu’elle est entourée d’un certain nombre de gens (…) qui ne sont pas dans l’esprit qui a présidé à la vie du Front national pendant 40 ans » a déclaré l’ancien président du FN sur Europe 1. Mais, contrairement à ce qui se passe dans le conte de Charles Perrault, Marine ne s’enfuit pas du château, elle ne délaisse pas son royaume.

Elle accepte toutefois (momentanément du moins) de porter la peau de l’âne – en l’occurrence les invectives verbales proférées par Jean-Marie le Pen à son encontre (« j’ai honte qu’elle porte mon nom », sic). Au plan du programme narratif (sur ce sujet, on peut se reporter au système de Propp et au schéma narratif canonique de Greimas), on voit bien que Marine est passée du contrat initial (devoir incarner les valeurs du FN) à la compétence (la stratégie mise en œuvre pour donner un nouveau visage au parti) mais qu’elle peine à transformer cette compétence en performance (l’aboutissement de son action sur le FN). Pour l’heure, l’ultime étape de ce parcours narratif, la sanction, ne lui paraît pas favorable puisque Marine est désavouée, reniée, « répudiée » par son père.

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Dans cette histoire médiatico-familiale, il manque toutefois un, ou plutôt même deux actants essentiels: tout d’abord l’actant prince charmant. Nul ne sait, en effet, quel est la personne, la chose ou l’idée qui, comme dans le conte de Perrault, servira d’adjuvant à la princesse en lui permettant de quitter sa peau d’âne et de trouver pleinement sa place dans le royaume. Mais, si l’on en croit les récentes déclarations de Jean-Marie Le Pen, Louis Aliot semble tout désigné pour camper le rôle, puisqu’en l’épousant, Marine pourrait changer de nom (« Que Marine Le Pen me rende mon nom »; « Marie-toi,  ça te permettra de changer de nom »). Il manque également l’actant fée-marraine (qui épouse le roi à la fin..) Ces actants interviendront-ils également dans le schéma narratif du récit Le Pen? Mystère. Seule la suite de l’histoire nous l’apprendra.

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