« GPA », « mère porteuse » : bonnet blanc et blanc bonnet ?

N’en déplaise à la légende populaire, les garçons ne naissent pas dans les choux ni les filles dans les roses. Depuis le début des années 80 les bébés qui ne doivent pas leur conception au miracle de dame nature ont même l’opportunité de naître dans des « éprouvettes » (Fécondation In Vitro). Pour autant, le récent débat sur la légalisation des « mères porteuses » – l’autre nom donné au procédé de procréation officiellement baptisé « Gestation Pour Autrui » – rappelle qu’en dépit des promesses de la science, les cigognes ne passent pas pour tout le monde. Il nous démontre aussi que sur un sujet aussi délicat le choix des mots est loin d’être anodin.

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Parler de « mère porteuse » ou de « GPA » est-ce tout à fait la même chose ?

A priori oui, si l’on en juge par la réalité à laquelle les deux termes prétendent se référer : une femme acceptant de porter un enfant pour un couple infertile. Pour autant, les deux expressions ne font pas appel aux mêmes concepts pour construire leur signification. Autrement dit, les signes mis en branle dans le processus d’élaboration du sens ne sont pas identiques d’une expression à l’autre.

Dans le groupe lexical « mère porteuse », ce qui attire immédiatement l’attention c’est le mot « mère ». Selon la définition du terme (la dénotation), la mère est celle qui porte et met au monde un enfant – le sien, implicitement. Qui dit mère dit enfant, c’est ainsi. Seule la naissance de l’enfant permet à la femme d’accéder au statut de mère. C’est la raison pour laquelle parler de « mère » ou de « femme enceinte » ne revient pas tout à fait à la même chose:  être enceinte c’est porter, attendre un enfant tandis qu’être mère, c’est avoir eu son enfant. Tant que l’enfant n’est pas là, tant qu’il est encore à l’état de latence, la femme n’est pas considérée comme mère mais seulement sur le point de l’être.

Affiche du film "Le premier Cri" de Gilles de Maistre.

Affiche du film « Le premier Cri » de Gilles de Maistre.

D’ailleurs, lorsqu’une femme ne se sait pas enceinte on parle de « déni de grossesse » pas de « mère dénigrante ». C’est donc bien la présence corporelle de l’enfant, autrement dit la grossesse assumée et vécue jusqu’à son dénouement – l’accouchement, la naissance – qui fait la mère aux yeux de notre société. Au plan strictement narratif, tant que le sujet d’état (la femme) n’est pas conjoint à son objet (l’enfant), le procès (le fait de devenir mère) est considéré comme non réalisé. Il est donc soit actualisé (grossesse en cours) soit virtualisé (désir d’enfant non abouti).

On ne naît pas mère, on le devient

On le voit, la maternité relève d’un processus de quête et plus particulièrement d’appropriation : un sujet d’état (la femme) est conjoint à son objet (l’enfant) au moyen d’un sujet de faire (le géniteur).

Au plan sémiotique, la maternité est parfaitement susceptible d’être considérée comme un énoncé, c’est-à-dire comme un tout autonome et structuré pouvant à ce titre faire l’objet d’une segmentation : l’accouplement (situation initiale marquée par le processus de fécondation puis de nidification), son évolution (modification de la situation initiale = la gestation) et enfin son terme (sitation finale = la naissance).

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En tant qu’énoncé la grossesse raconte une histoire (au sens où il y a une intrigue) dont voici le programme narratif :

  • Contrat (devoir faire) : il est question de faire un enfant (sujet virtualisé=non conjoint à son objet);
  • Compétence (savoir faire) : l’anatomie féminine fait en sorte que toute femme est, à un moment donné de sa vie, susceptible d’être enceinte (sujet actualisé=disjoint);
  • Performance (pouvoir faire) : il s’agit de réussir les épreuves qualifiantes que sont successivement la fécondation, la nidification, la transformation de l’embryon en fœtus (épreuve décisive)… puis l’épreuve dite glorifiante incarnée par le fait de mener la grossesse à son terme (sujet potentialisé=non disjoint à son objet);
  • Sanction (vouloir faire) : la naissance de l’enfant valide chez la femme le statut de mère (sujet réalisé=conjoint à son objet).

L’énoncé de la grossesse constitue donc un récit à l’intérieur duquel les rôles actanciels sont distribués et orchestrés selon une mise en scène bien précise:

Destinateur (déclenche l’action): désir d’enfant, accouplement, fécondation Objet: l’enfant  Destinataire: le(s) parent(s) et bien sûr… le bébé lui-même
Adjuvant: tout ce qui favorise l’aboutissement de la grossesse (le géniteur, la nature, le suivi médical de la grossesse, la science, etc.)  Sujet: la femme  Opposant: tout ce qui menace la santé de la mère et/ou de l’enfant (incident, maladie, malformation, accident, etc.)

 

Il s’agit là du schéma narratif le plus courant et le plus communément admis au plan culturel puisqu’il se conforme à une norme sociale elle-même calquée sur la loi naturelle (on a pourtant, dans la tradition occidentale, coutume d’opposer nature et culture…) Pendant des siècles et des siècles les choses étaient simples: le père et la mère biologiques étaient aussi les parents du nouveau-né; les deux rôles actanciels étaient joués par les mêmes acteurs ou personnages.

Jan Van Eyck: "Les époux Arnolfini, huile sur bois, 1434, National Gallery

Jan Van Eyck: « Les époux Arnolfini »,
huile sur bois, 1434, National Gallery

Cependant, les actants (rôles joués dans l’intrigue) peuvent tout à fait être interprétés par d’autres acteurs (personnages). C’est ce qui se passe, par exemple, dans le cas de l’adoption ou du don de sperme ou d’ovocytes:

Destinateur (déclenche l’action): désir d’enfant d’un individu ou d’un couple; recours à la PMA

Objet: l’enfant  Destinataire: couple parental, l’enfant
Adjuvant: un donneur, une donneuse, la technique scientifique une mère/un père décédé(e)s ou ayant abandonné son/leur enfant Sujet: un homme/une femme, un couple  Opposant: tout ce qui s’oppose à la réalisation du projet d’adoption ou de PMA(obstacles administratifs, financiers, psychologiques, pression sociale, etc.)

  

Dans le cas de la GPA les rôles actanciels sont encore distribués autrement:

 

Destinateur (déclenche l’action): le désir d’enfant d’un individu ou d’un couple Objet: l’enfant  Destinataire: le couple parental, l’enfant
Adjuvant: une femme gestatrice, un donneur/une donneuse, la science Sujet: un homme/une femme, un couple  Opposant: tout ce qui s’oppose à la réalisation du projet

 

Dans ces deux derniers schémas la femme qui porte l’enfant passe du rôle actanciel Sujet au rôle actanciel Adjuvant. Or, c’est précisément ce qui sème le trouble dans les esprits, car nous sommes influencés (pour ne pas dire conditionnés) par le premier schéma, de loin le plus répandu. Depuis toujours, notre civilisation est habituée à ce que la femme qui porte l’enfant joue le rôle de Sujet (c’est-à-dire qu’elle soit la mère de l’enfant qu’elle attend).

Très souvent, lorsqu’il s’agit d’adoption, la mère biologique est d’ailleurs considérée comme la « vraie mère » tandis que celle que l’on appelle, par défaut, la « mère adoptive » ou la « mère adoptante » peine à être reconnue comme une mère à part entière… bien qu’elle en ait légalement le statut. Comme s’il existait des parents « pour de vrai » (les parents biologiques, impliqués dans la maternité) et des parents « pour de faux » (les parents adoptants, exclus de la maternité)… Cette différence de perception entre les deux façons de devenir mère est à ce point ancrée dans les mentalités qu’il a  fallu attendre la toute fin du XXe siècle pour que les femmes qui adoptent aient le droit de bénéficier d’un congé de maternité post-natal.

Berthe Morisot: "Le berceau", 1872, Huile sur toile, Musée d’Orsay

Berthe Morisot: « Le berceau », 1872, Huile sur toile, Musée d’Orsay

De la confusion entre maternité et parentalité

Si le fait de porter un enfant (grossesse) et de le mettre au monde (accouchement) fonde généralement le sens accordé au mot « mère », la maternité, en revanche, ne suffit pas à fonder la parentalité: on peut être reconnu comme le tuteur légal d’un enfant sans avoir mis celui-ci au monde. Le procédé de l’adoption en est la preuve. Néanmoins, le mot « mère » contient une dimension affective et fusionnelle à laquelle il est difficile de se soustraire.  C’est d’ailleurs ce qui dérange dans le terme « mère porteuse » : on refuse d’imaginer une jeune maman offrant (ou pire : vendant) son enfant à une autre, reniant de ce fait sa responsabilité parentale. Le qualificatif qui vient immédiatement à l’esprit est celui de « mère indigne ». Mais la mère porteuse peut-elle véritablement être considérée une mère au sens biologique comme au sens parental du terme?

Bien que n’étant ni une mère biologique (le patrimoine génétique de l’enfant qu’elle porte n’est pas le sien) ni une maman en devenir (elle ne gardera pas l’enfant), celle qui accepte d’accueillir en son sein l’enfant conçu par et/ou pour une autre se voit malgré tout qualifiée de « mère » (« mère porteuse » certes, mais mère tout de même). On le voit, la femme enceinte (quelle qu’elle soit) reste marquée par le statut de sujet. Un sujet qui, dans l’incosncient collectif, se trouve à la fois potentialisé (elle porte l’enfant) et perçu comme déjà réalisé (elle est mère par anticipation).

Gustav Klimt: "La Maternité", Détail de "Les trois âges de la femme", 1905, Galerie nationale d'Art moderne, Rome.

Gustav Klimt: « La Maternité », Détail de « Les trois âges de la femme », 1905, Galerie nationale d’Art moderne, Rome.

Pour être au plus près de la réalité scientifique, il faudrait parler de  « femme porteuse », voire de « femme gestatrice », étant donné que la femme en question ne prend absolument pas part au processus de conception. Elle se contente prendre en charge le développement de l’embryon qui lui a été implanté, son utérus faisant en quelque sorte office de couveuse naturelle jusqu’à la naissance de l’enfant.  Cela ne fait donc pas d’elle la mère de l’enfant. Seulement une femme artificiellement enceinte. Et pourtant, le terme de « mère » est celui qui vient spontanément à l’esprit.

C’est dire si nous avons du mal à nous défaire des représentations culturelles qui sont les nôtres depuis des siècles: comment ne pas se sentir mère lorsque l’on est enceinte? Voilà la question qui taraude tous ceux qui rejettent en bloc l’idée qu’une femme puisse ne pas s’attacher à cette vie qui lui est, elle-même, physiologiquement attachée. D’où aussi l’incompréhension générale quant au déni de grossesse.

Pablo Picasso,: "Mère, enfant et quatre études de la main droite".

Pablo Picasso,: « Mère, enfant et quatre études de la main droite ».

Chargé d’un sens connotatif très marqué, signifiant à la fois le fait de porter, de mettre au monde puis d’élever un enfant, le terme « mère » renvoie à des catégories conceptuelles très diverses: grossesse, maternité, investissement affectif, parentalité… Pour autant, notre culture occidentale a défini l’agencement de ces catégories selon une organisation qu’elle semble considérer depuis toujours comme allant de soi (sorte de logique naturelle) et qui fonde notre système de valeurs. Un enfant est conçu, porté, mis au monde, élevé et aimé par une seule et même instance: sa mère.

A la fois génitrice, parent et référent affectif, la mère est perçue comme un tout, une entité englobant le processus de procréation, la grossesse, la naissance et la parentalité. Toute intervention sur cet enchaînement est considérée comme un décalage par rapport à la norme que cette suite logique représente, le processus de la maternité étant envisagé comme un système, une séquence composée d’éléments dont chacun, pris isolément, n’a de sens que par rapport à celui qui précède et suit immédiatement dans la chaîne. Or, rompre cette chaîne, en modifier l’agencement, la progression nous trouble profondément. Pour quelle raison?

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Quand les mots font l’opinion

Alors que la maternité renvoie à l’image d’une femme portant son propre enfant, la locution Gestation pour Autrui dérange en désignant une réalité peu conforme avec la norme établie jusqu’alors : il s’agit pour une femme de porter un enfant qui non seulement n’est pas le sien (« gestation » au lieu de « grossesse »), mais qui de surcroît ne le sera jamais (pour « autrui »).

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Ce débat sur la GPA rappelle ceux qui eurent lieu dans les années 70 sur l’IVG (vs « avortement ») puis dans les années 80 sur la FIV (vs « bébé éprouvette »). Au terme « avortement », lourd de culpabilité et d’échec (il peut aussi signifier « fausse couche ») au plan connotatif, qui n’allait pas non plus sans rappeler un certain nombre de pratiques ancestrales particulièrement mutilantes, on substitua l’expression « Interruption volontaire de grossesse » (IVG), afin d’insister sur le droit des femmes à disposer librement (interruption volontaire) de leur corps ainsi que sur l’encadrement médical de la pratique, puisqu’il s’agit un acte technique.

Dans le cas de la FIV, il était question de contrer ce que les opposants au projet scientifique appelaient des « bébés éprouvettes ». Un terme effectivement mal choisi, fruit d’une association lexicale choquante et incongrue: qui voudrait faire d’un être innocent un objet d’expérimentation? Le spectre cauchemardesque d’une « science sans conscience », toute puissante et maléfique, planait alors sur l’opinion publique. Et pour cause: quoi de plus intime que la conception d’un enfant?

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En externalisant le processus de procréation hors de l’utérus maternel, en s’immiscant dans la sphère de l’intime par le biais de la manipulation (au sens étymologique du terme), la science dérangeait l’ordre établi, ébranlait les certitudes. Parler de Fécondation in Vitro a permis d’évacuer la présence de l’enfant et de se focaliser sur la prouesse technique lors du processus de construction du sens. Aujourd’hui, plus aucun couple ne parle de faire un « bébé éprouvette » (produit fini) mais bien « d’avoir recours à une FIV » (technique mise à disposition des couples infertiles).

Signifiant

Réalité désignée

Signifié

Représentation

 Bébé éprouvette   Concevoir un enfant en dehors de l’utérus maternel
  • Association animé/inanimé, être humain/objet
  • Bébé=être fini, individu en devenir
  • Eprouvette= manipulation scientifique, expérimentation
  • Science toute puissante qui asservit les êtres humains
  • Savant fou
  • Enfant = victime de la folie des hommes
 Fécondation in Vitro
  • Cellules nucléarisées
  • Absence de vie humaine
  • En dehors de l’organisme vivant
  • Enfant est occulté
  • Focus sur la technique scientifique
  • Emploi du latin=vocabulaire scientifique
  • Coup de pouce à la nature

 

Il en va de même avec l’expression « mère porteuse » vs « Gestation pour Autrui ». Alors que le terme « mère porteuse » sème le trouble (car associé à l’idée de porter son enfant), celui de « GPA » (porter un enfant) se veut plus rassurant. En effet, le mot « gestation » est un terme biologique présentant la particularité de ne pas être uniquement propre à l’être humain (contrairement aux mots « grossesse » ou « maternité ») puisqu’il renvoie à l’ensemble du monde animal: la gestation désigne le temps pendant lequel le foetus des espèces vivipares reste enfermé dans l’utérus. L’enfant étant occulté, la relation mère/enfant est elle-même totalement absente du sens. En outre, le terme « autrui » implique l’anonymat.

 

Signifiant

Réalité désignée

Signifié

Représentation

 

Mère porteuse

 

 

Femme portant un enfant pour une autre

  • Maternité, Grossesse,
  • Enfant, fœtus
  • Lien mère/enfant ; fusion
  • Intimité
  • Affect
  •  Mère qui n’en est pas une (mère indigne ?)
  • Marchandisation du corps de la femme
  • A/de qui est l’enfant ?

Gestation pour Autrui

  • Gestation : utérus=couveuse
  • Animalité, mammifère
  • Médicalisation
  • Autrui = anonymat
  • Dépersonnalisation de la femme qui porte
  • Notion de service
  • Prestation transitoire

 

Contrairement à « mère porteuse », l’expression « Gestation pour Autrui » évacue l’affect, la psyché. Elle dépersonnalise le procédé scientifique, le vidant de toute trace indicielle de présence humaine. C’est le prix de la neutralité. Enfin, le sens se trouve en partie atténué car absorbé par le sigle: le signifiant (IVG, FIV, PMA, GPA) apparaît sans signifié immédiat. Pour construire le sens de l’ensemble, il faut accepter de repasser par la signification de chaque initiale: G pour « gestation », P pour « pour », A pour « autrui », etc.

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Parfois, l’acronyme devient tellement ordinaire (consacré par l’usage) que ses utilisateurs en ignorent la véritable signification. Beaucoup de jeunes avouent ainsi ne pas connaître les mots qui se cachent derrière les lettres SIDA (Syndrome d’Immunodéficience Acquise) ou VIH (Virus de l’Immunodéficience Humaine): ils disent « le sida » ou « le VIH » comme on dirait « la grippe », la « varicelle » ou encore « le cancer ».

En insistant sur la dénotation plutôt que sur la connotation, les sigles permettent d’apprivoiser une réalité de manière plus objective… ou en tout cas moins teintée de subjectivité. Les mots ne sont pas neutres : ils ne sont pas interchangeables. Bien les choisir contribue (ou non) à faire accepter un changement destabilisant ou une réalité dérangeante, perturbante à une population réticente. Ce choix peut aussi aider à réhabiliter une idéologie – aussi contestable soit-elle – et à restaurer la confiance de l’opinion publique.  C’est la stratégie adoptée récemment par les associations « anti-IVG », nouvellement rebaptisées « pro-life » afin de sortir du carcan réactionnaire négatif (anti=contre) dans lequel elles s’étaient enfermées jusqu’alors.

Modigliani, "Maternité", 1919

Modigliani, « Maternité », 1919

Les mots que nous choisissons pour désigner telle ou telle représentation de la réalité ont un rapport étroit avec la culture à laquelle nous appartenons. Ils dévoilent une conception du monde, une organisation conceptuelle à laquelle il nous est difficile d’échapper. Ainsi, si le terme « mère porteuse »  s’est imposé spontanément c’est parce que les mentalités n’évoluent pas aussi vite que la science. Le fossé entre la fulgurance des avancées scientifiques et la persistance de nos représentations collectives ne cesse de s’élargir, de se creuser.

De même qu’en linguistique la graphie s’avère toujours en retard sur l’évolution phonétique, on voit bien que les mentalités peinent à suivre la cadence imposée par le progrès scientifique. La langue tente de s’adapter au mieux: chaque année voit naître son flot de néologismes tandis que d’autres mots disparaissent ou changent de sens. Mais parfois, la langue se heurte à des réticences culturelles profondément ancrées dans notre inconscient collectif, pas seulement peuplé de désirs et d’idéaux mais aussi de peurs et de dénis ancestraux. 

Car le mot n’est pas la chose mais une représentation possible de la chose: « Le signe linguistique unit non une chose et un nom mais un concept et une image acoustique » (F. de Saussure, Cours de linguistique générale, Payot, 1996, Partie I, Chapitre I). D’une certaine manière, chaque chose n’existe donc que par le regard que l’on porte sur elle. Nommer une chose c’est accepter qu’elle existe, qu’elle se manifeste à nous. C’est lui donner corps, lui assigner une place. D’où la difficulté de trouver le signe linguistique adéquat… qui conditionnera, lui aussi, le regard que nous porterons sur la chose en question.

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A ce jour il n’existe par exemple aucun signe linguistique pour nommer des parents qui perdent un enfant, alors qu’il est admis qu’un enfant puisse perdre ses parents (on dit qu’il est « orphelin »). Là aussi, la nature dicte sa loi: dans notre représentation du monde il n’est pas dans l’ordre des choses qu »un enfant décède avant ses parents. Ce silence linguistique est donc particulièrement signifiant: d’une part il correspond au rejet d’une réalité particulièrement troublante et destructurante et d’autre part il fonctionne comme une non reconnaissance sociale du deuil des parents concernés (contrairement à l’orphelinage ou au veuvage).

Vers une remise en question?

 Le débat actuel sur la GPA nous ébranle parce qu’il pose la question de la signification accordée au mot « mère », laquelle sera inévitablement amenée à évoluer : si la mère qui porte l’enfant n’est plus la mère alors comment appeler celle qui ne le porte pas? Quand on voit la difficulté à accepter qu’une mère ne soit pas maternante, c’est-à-dire qu’elle ne corresponde pas à l’image traditionnelle de la mère aimante et attentionnée dont la préoccupation essentielle est de couver de soins et d’attention son petit, on mesure le chemin qui reste à parcourir pour faire accepter

  1. qu’une femme accueille dans son propre corps un enfant sans être tentée de le reconnaître comme sien
  2. qu’une femme fasse porter par une autre l’enfant dont elle serait génétiquement la mère

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Et voilà le bon vieux stéréotype de la rivalité féminine qui s’invite dans le débat, faisant ressurgir la légende du jugement de Salomon: laquelle de celle qui porte ou de celle qui reçoit l’enfant sera la plus légitime, la plus aimante, la plus attachée… bref la seule digne d’être considérée comme LA mère du nouveau-né? Un questionnement qui – il est important de le souligner – n’intervenait pas dans le cas du  don de sperme. La représentation de la paternité a ceci de différent qu’elle se construit en dehors du corps masculin, alors que la maternité est entièrement assimilée au corps de la femme. Enfin, la difficulté est accrue par le fait qu’il n’existe à ce jour aucun terme pour désigner, dans le schéma actanciel de la GPA, l’actant bénéficiaire (en dehors du mot « parent ») et encore moins l’adjuvant (excepté le terme « mère porteuse »).

"Bible d'Utrecht", 1430, La Haye, Meermanno Koninklijke Bibliotheek

« Bible d’Utrecht », 1430, La Haye, Meermanno Koninklijke Bibliotheek

Parler de « mère porteuse » ou de GPA n’induit pas la même représentation de la réalité: dans le premier cas nous sommes enclins à croire à une usurpation tandis que dans le second on insiste sur une technique scientifique. Cependant, si l’idée de porter un enfant pour autrui suscite autant de passions, si les combinaisons linguistiques qui viennent spontanément à l’esprit font appel à des mots qui appartiennent depuis toujours à notre patrimoine culturel – le mot « mère » est directement hérité du latin « mater », dont on retrouve, aujourd’hui encore, la racine dans l’ensemble des langues indo-européennes: « mother » en anglais, « mutter » en allemand, « moder » en danois, « mare » en catalan, etc. – c’est parce que l’enfantement revêt une dimension quasi sacrée dans nos sociétés.

 

Fra Angelico, "Vierge à l'enfant", 1450

Fra Angelico, « Vierge à l’enfant », 1450

Volontiers considéré comme la gloire suprême de la femme, la consécration de sa féminité, l’acmé de son pouvoir terrestre, le fait de porter la vie confère à celle qui devient mère un surcroît de valeur et donc un statut à part. Des statuettes représentant des femmes enceintes ont été réalisées dès la Préhistoire (ce sont les fameuses Vénus paléolithiques). Au Moyen Age, le culte marial développé au autour de la Vierge à l’enfant fut tellement prégnant que porter un enfant devint alors pour toute femme un don de Dieu. Dans les Cantiques, la Mère de Dieu est même élevée au rang de reine (« des anges’, « des patriarches », « des apôtres »…).

L’iconographie médiévale représente la Vierge Marie couronnée lors de son Assomption et vêtue de bleu, couleur réservée à l’aristocratie en raison de sa rareté et de son coût. Le culte marial a tellement influencé les mentalités occidentales que le bleu reste, aujourd’hui encore, la couleur préféree des Français. C’est aussi la couleur du drapeau européen, qui emprunte en outre à l’imaginaire médiéval la couronne de douze étoiles- symbolisant les douze apôtres- ornant traditionnellement la tête de l’Immaculée Conception.

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On le voit, le culte de la mère imprègne profondément notre imaginaire culturel. C’est la raison pour laquelle les esprits sont aussi prompts à s’échauffer lorsqu’il est question de GPA: le procédé ébranle notre conception (volontiers idéalisée) de la grossesse et de la maternité. Sans doute faut-il voir aussi, dans le déchaînement de passions suscité par le débat pro ou anti GPA, l’expression d’une angoisse ontologique. Car, au-delà des inquiétudes d’ordre moral exposées par les opposants au projet, ce qui se manifeste à travers cette levée de boucliers c’est une surtout peur réactionnelle face à ce qui est perçu comme une atteinte à la plus intime des cinq étapes du cycle de la vie humaine: la reproduction.

S’il ne nous est plus possible de nous en remettre complètement à l’ordre naturel des choses, de laisser la nature « faire son oeuvre », si la survie de l’espèce peut désormais être assurée par d’autres combinaisons auxquelles nous n’avions pas pensé jusqu’alors, si la contraception, l’IVG, la PMA, la GPA s’avèrent en mesure de soumettre la nature, de s’y opposer, voire de s’y substituer totalement, alors c’est qu’il nous faut tout reconsidérer, y compris notre façon de nommer une réalité… qui nous semblait jusqu’à présent aller de soi.

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Par conséquent, si la GPA nous met aussi mal à l’aise, ce n’est pas parce qu’elle laisse deviner un avenir aux contours mal définis mais bien parce qu’elle nous ébranle dans nos certitudes les plus profondes. Ce que nous avions coutume d’appeler une mère peut-elle devenir une non mère? Un enfant peut-il ne pas être celui de celle qui le porte?  La maîtrise de plus en plus parfaite de la science s’accompagne d’un sentiment de perte de contrôle sur notre propre destinée. En destructurant le schéma établi dont nous avions fait la norme, en réorganisant la distribution des rôles, la GPA nous donne l’impression que nous serons bientôt dépossédés de notre pouvoir absolu: celui de procréer et de perpétuer l’espèce humaine. La crainte apparente de la décadence masque finalement une anxiété bien plus viscérale, celle de ne plus être en mesure d’assuer par nous-mêmes, notre descendance: « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la » (Genèse, 1, 28-30). De dominants nous avons soudain l’intuition de devenir dominés, désemparés que nous sommes face à l’émergence de nouveaux modèles narratifs.

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2 réflexions sur “« GPA », « mère porteuse » : bonnet blanc et blanc bonnet ?

  1. Félicitations pour cet article très riche et très stimulant.

    Une précision toutefois : si l’on parle de mère porteuse, c’est aussi du fait qu’il est communément admis depuis l’origine de la pratique de la GPA qu’une femme ne peut donner un consentement éclairé et porter pour autrui un enfant qu’à la condition d’être elle même déjà mère. Tous les Etats qui ont autorisé la GPA ont exigé cette condition. L’appellation de « mère porteuse » est donc bien fondée. Mais le succès de cette expression et sa force résultent en effet, comme tu le démontres magistralement ci-dessus, de la représentation qu’elle véhicule et qu’elle entretient quant à ce qu’est une mère.

    Reste que si en effet « parler de « mère porteuse » ou de GPA n’induit pas la même représentation de la réalité », est ce simplement que l’on passe d’une « usurpation » à « une technique scientifique » ? Ne sommes nous pas surtout amenés à substituer à une représentation subjective et personnelle (une femme – une mère – qui porte un enfant) une expression réifiante à usage contractuel (la prestation objet du contrat étant la gestation pour autrui). C’est ce que tu expliques d’ailleurs très bien en écrivant : « contrairement à « mère porteuse », l’expression « Gestation pour Autrui » évacue l’affect, la psyché. Elle dépersonnalise le procédé scientifique, le vidant de toute trace indicielle de présence humaine. »
    Mais quel est le vrai moteur de ce changement de représentation de la réalité ? Pourquoi sommes-nous passés des mères porteuses à la GPA ? Est-ce « le prix de la neutralité », sous-entendu le primat donné à la science face à l’irrationalité obscurantiste dans laquelle l’émotion et l’affect inhibent l’analyse ? Ne serait-ce pas davantage la force du marché contre l’humanisme ?
    Bien amicalement
    T

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