Cherche profs désespérément

Face à la pénurie de candidats aux concours, la nouvelle campagne de recrutement des enseignants donne le ton: l’Etat français ne recherche pas des « profs » mais des étudiants prêts à s’engager dans un cursus qui les conduira… à retourner à l’école. Cette fois-ci côté tableau.

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Dans cette nouvelle campagne publicitaire il n’est pas question de donner à voir des professeurs en exercice pour illustrer à quel point l’enseignement est un métier exceptionnel ni même d’insister trop lourdement sur les valeurs et les compétences liées à l’enseignement, comme dans la campagne précédente: https://lesigneetleverbe.wordpress.com/2011/11/08/education-nationale-engagez-vous-quils-disaient/ mais de recruter les futurs candidats dès leur entrée dans les études supérieures, ou tout au moins aussitôt la licence. De toute évidence l’urgence est  de résoudre la crise des vocations (moitié moins de candidats en 2011 qu’en 2010, 1000 postes non pourvus en 2012 cf. http://www.education.gouv.fr/cid58297/concours-de-recrutement-des-personnels-enseignants-du-second-degre.html) .

La nouvelle campagne s’est donc donné pour objectif de mettre en valeur les motivations des futurs apprentis professeurs: « Qui veut apprendre à apprendre? », « Qui veut la réussite de tous? ». Elle tente aussi de démontrer que les politiques ont intégré les préoccupations matérielles des étudiants: »Qui veut étudier l’esprit libre » que l’on peut volontiers interpréter comme « étudier en étant dégagé de toute contingence d’ordre pécuniaire ».

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Le discours s’appuie sur un programme narratif de quête, introduit au moyen de la tournure interrogative « Qui veut…? » Comme souvent lorsqu’il est question d’Education, ce processus de quête raconte l’histoire d’une vocation: le sujet (l’étudiant-e) n’est pas encore conjoint-e à son objet (le statut d’enseignant) qu’il/elle appelle pourtant de ses voeux à travers des périphrases telles que « Qui veut apprendre à apprendre?, « Qui veut la réussite de tous? »

De son côté, l’image explicite le pronom « qui » en lui donnant un visage. Les jeunes protagonistes lèvent la main, comme le feraient les élèves d’une classe, montrant par là que l’idée n’est pas de recruter des enseignants mais des étudiants aspirant à l’enseignement, des élèves qui, d’une certaine façon, passeront de l’école… à l’école. En outre, la tournure interrogative « Qui veut…? » renvoie au traditionnel vote à main levée (« Qui est pour…? »). La scénographie joue par conséquent sur le caractère équivoque de la main levée: à la fois signe indiciel qu’un sujet souhaite prendre la parole et prise de parole non verbale (expression d’une voix), selon le modèle démocratique hérité de l’Antiquité grecque.

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Au plan narratif, le sujet est donc dans le vouloir faire (sujet virtualisé) et pas encore dans le pouvoir faire (sujet actualisé) ni même dans le savoir faire (sujet réalisé). La modalité volitive (Qui veut…?) a  ici à voir avec l’idée d’engagement, de responsabilité, rejoignant par là la notion de vocation. Il ne s’agit pas de pénétrer les motivations profondes des candidats (passion à l’égard de leur discipline, désir de transmission, idéal philanthropique, etc.) mais simplement de mettre en lumière le fait qu’ils se sentent concernés, appelés, prêts à s’engager. C’est la raison pour laquelle le pronom interrogatif « qui » se substitue au « vous », plus direct mais ne permettant pas de faire entendre le oui, soit l’adhésion au projet, ici symbolisée par la main levée: « Qui veut…? » au lieu de « Vous voulez…? » Par ailleurs, chacun(e) peut se sentir libre de se reconnaître, ou non, dans les questions posées.

flagg-james-montgomery-poster-de-recrutement-pour-l-armee-americaine-i-want-you-for-the-u-s-army-vers-1917Il faut dire que le discours se veut séduisant, tant sur le fond (tournures valorisantes comme « formation rémunérée », « ambition », « réussite ») que sur la forme (jeu sur les mots avec la polyptote « apprendre à apprendre »). La démarche est habile. On le voit, l’affiche ne dit pas « La France manque d’enseignants » ou « Les élèves français ont besoin de vous ». Il ne s’agit pas d’inciter l’étudiant(e) à donner de sa personne pour la République mais plutôt de l’inviter à se réaliser… en lui fournissant des arguments choisis, ciblés, pragmatiques. Car la campagne vise de toute évidence à anticiper les réticences des candidats. Pour preuve, les trois fléaux qui accablent actuellement le recrutement des enseignants se voient métamorphosés en opportunités de carrière :

1) La baisse vertigineuse du nombre de candidats, avérée depuis 2010, inquiète les pouvoirs publics. Aussi, dans un contexte socio-économique où l’heure est davantage au licenciement qu’au recrutement – et où le chômage touche principalement les jeunes – l’affiche insiste sur le nombre (pour le moins vertigineux) de postes offerts: « 40000 enseignants recrutés cette année ». Du pain bénit, en quelque sorte, pour les jeunes diplômés. Par contraste avec le terrain plutôt morose de l’emploi (nullement évoqué dans l’affiche mais que personne n’ignore: on pourrait presque parler d’antithèse in absentia) cette offre de recrutement paraît (au sens étymologique du terme) « extra-ordinaire ».

2) Le coût des études: avec la masterisation,  les études s’allongent… et le compte en banque a du mal à suivre. Pour attirer les candidats l’état dégaine sa botte secrète: « une formation rémunérée pour les futurs enseignants » afin de motiver ceux pour qui le financement reste le nerf des études.

3) La découverte – parfois rude – du terrain. Les élèves demeurent l’éternelle inconnue de l’équation pédagogique où  Enseignement = professeur qualifié + élèves. Rarement mise en valeur dans les campagnes de recrutement, la population des élèves constitue pourtant le quotidien des enseignants. D’où cette proposition « d’une nouvelle formation au contact des élèves ». L’adjectif qualificatif « nouvelle » suppose que la formation en question ne prenait pas, auparavant, la forme d’un « contact » entre apprenti professeur et élèves, à moins que cette prise de contact n’ait été entièrement repensée.

Face à de telles promesses, les protagonistes affichent un sourire éclatant. Un signe d’euphorie (=épanouissement) auquel il ne faudrait pas que fasse suite une disphorie réactionnelle (=désillusion) lors de la découverte de la réalité du terrain.

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Photographiés dans un environnement neutre (la rue, un hall, la nature) et dans des tenues très casual, les jeunes mis en scène dans ces affiches pourraient se destiner à n’importe quel autre métier. Saisis dans leur diversité, ils donnent à voir un échantillon de la tranche d’âge 18-25 ans: souriants, décontactés  – surtout le protagoniste masculin qui, contrairement à ses deux camarades féminines ne porte pas de veste mais un simple tee-shirt à manches courtes, la main dans la poche – ces jeunes gens sont a priori bien dans leur peau, heureux d’être reconnus, considérés. A regarder de plus près les trois affiches, on perçoit la volonté de panacher, de donner une impression de mixité: homme/femme; blanc/noir. Néanmoins, sur les trois protagonistes, deux portent des lunettes (avons-nous affaire à une représentation stéréotypée de l’étudiant « intello »?) Par ailleurs, on dénombre deux jeunes filles pour un jeune homme, ce qui, pour le coup, correspond à la répartition homme/femme dans l’Education nationale (65% de femmes pour 35% d’hommes).

Un détail dans le texte de l’une des affiches attire toutefois l’attention: la phrase « Qui veut la réussite de tous? » (pronom « tous »=complément du nom) donne l’impression de traduire une injonction en forme d’obligation de résultat: une sacrée pression sur les épaules des enseignants! Ce ne serait sans doute pas le cas s’il était question de réussite pour tous (obligation de moyens: « tous »=complément d’attribution). En outre, l’expression refléterait avec autant d’intensité le concept (si cher à l’enseignement laïc) d’égalité des chances. La formule idéale serait probablement de parler de la réussite de chacun car, au plan sémantique, la relation prof/élève serait alors perçue comme interpersonnelle, privilégiée et non plus collective, de masse. Mais ce serait effectivement dans un monde idéal car (hélas!) la réalité est tout autre: 7 professeurs pour 100 élèves dans le secondaire et 5 pour 100 au primaire ( http://www.lemonde.fr/education/article/2011/02/14/la-france-derniere-de-l-ocde-pour-l-encadrement-des-eleves_1480128_1473685.html), ce qui place la France au dernier rang de l’OCDE sur le plan de l’encadrement des élèves. Sans compter que l’on évalue à 120000 le nombre de jeunes qui quittent chaque année le système scolaire sans aucun diplôme. S’ajoute à cela le système ultra sélectif des classes préparatoires et des concours. Ou comment la « réussite de tous » se transforme finalement en « réussite de quelques-uns »…

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Enfin, on constate que le discours du service public poursuit le rapprochement amorcé depuis le début des années 2000 avec les valeurs de l’entreprise: dans la baseline « ambition enseigner » le terme « ambition » remplace, comme dans la campagne précédente, le mot « vocation ». Il n’est plus non plus question de « métier » mais de « poste ». Faut-il y voir une tentative de revaloriser une activité qui séduit et attire de moins en moins? Si l’on en croit les chiffres, de plus en plus de Normaliens se tournent désormais vers d’autres voies professionnelles que l’enseignement et la recherche: http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/12/31/01016-20101231ARTFIG00042-les-normaliens-veulent-de-moins-en-moins-etre-profs-.php. A l’inverse, de plus en plus de professionnels du monde de l’entreprise entament une seconde carrière dans l’enseignement (ils représentent plus de 15% des admis au concours de professeur des écoles). Comme quoi, le mot carrière n’est plus l’affaire de toute une vie: aujourd’hui, il n’est pas rare d’avoir plusieurs vies professionnelles (que celui qui n’a jamais rêvé de changer de métier lève la main). Comme quoi, aussi, la frontière entre entreprise privée et service public n’est plus aussi étanche qu’autrefois: désormais l’Etat est une entreprise comme une autre. A ceci près qu’elle recrute par concours et exclusivement par concours.

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