Journée des femmes: « En avant toutes! »

Aujourd’hui, 8 mars, nous célébrons la journée internationale des femmes. Histoire de rappeler aux mâles de la planète (du moins à ceux qui en douteraient encore) que la femme est l’une de leurs semblables et que les représentantes du sexe faible n’ont de faibles que le nom. C’est sans doute parce qu’une journée ne suffit pas à faire le tour du sujet que le groupe France télévisions a décidé d’y consacrer une semaine entière: « En avant toutes, semaine spéciale du 2 au 8 mars ». Une campagne publicitaire pour le moins audacieuse. Décryptage.

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Au moyen d’un slogan évocateur (« un homme sur deux est une femme ») l’affiche s’appuie sur un constat objectif, pour ne pas dire évident: la moitié de l’humanité est de sexe féminin. Il faut en effet entendre le mot homme au sens large d’être humain même si l’image joue sur la polysémie du terme en représentant un homme (comprendre: un être de sexe masculin) dans les deux premières séquences.

Calquée sur la théorie de l’évolution développée et soutenue par Darwin, l’image montre un homme agenouillé (à gauche) se redressant au fur et à mesure du déroulement de l’énoncé et donnant l’impression de se muer progressivement (au centre)… en femme (à droite). Si l’on considère que l’espèce s’améliore au fil du temps – en d’autres termes qu’au sein de ce processus d’évolution le progrès est cumulatif – la femme serait donc « supérieure » à l’homme car plus aboutie (mieux finie?). Selon ce postulat, l’homme serait le brouillon, la femme le chef d’oeuvre. Flatteur pour les unes, désobligeant pour les uns.

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Il est pourtant manifeste que le choix scénographique n’a pas pour objectif de semer la zizanie entre les sexes mais plutôt de montrer le lien de parenté entre les deux parties de l’humanité… même si la célèbre phrase d’Aragon  « L’avenir de l’homme c’est la femme » ne semble pas très loin ( Aragon, Le fou d’Elsa, 1963). Difficile en effet de ne pas associer le découpage séquentiel à la représentation d’un homme se transformant en femme. Comme si un même individu pouvait passer « naturellement » d’un genre à l’autre… Une idée qui a pourtant imprégné les pratiques culturelles occidentales de manière durable: pendant très longtemps les petits garçons ont été vêtus de robes comme les petites filles (la robe de baptême en est d’ailleurs une survivance) avant d’être reconnus comme des mâles à part entière, et au théâtre les rôles de jeunes garçons (Chérubin, Lorenzaccio) étaient interprétés  par des femmes (pour une question de timbre de voix). Comme si, dans l’insconscient collectif, le garçon commençait… par être une fille. Et comme si, réciproquement, les petites filles rêvaient de devenir des hommes. Freud considérait que la petite fille développe au cours de son enfance une frustration liée au manque organique du phallus: le fameux complexe d’Electre.

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Or, la frustration en question fut davantage sociale qu’organique. Car si les femmes se sont remises de la frustration organique, elles n’ont en revanche pas accepté de se sentir diminuées socialement. Souvent privées de droits puisque de phallus (pas de bras…), conquérir leur place dans la société revint pour elles à investir les domaines que les hommes s’étaient appropriés de manière arbitraire: se coiffer, s’habiller ( cf. http://www.lemonde.fr/style/article/2013/02/26/a-la-conquete-du-vestiaire-des-hommes_1839155_1575563.html) et se prénommer comme eux (on pense à l’illustre George Sand), prétendre aux mêmes études pour accéder aux mêmes fonctions et exercer les mêmes métiers – ou plutôt ceux que les hommes avaient abusivement monopolisés – avant d’en féminiser le titre (professeur, docteure, écrivaine, etc.). La moitié de la population mondiale est de sexe féminin mais dans la grammaire française le masculin l’emporte toujours sur le féminin.

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En outre on emploie le mot « homme » pour désigner un « humain »… même si l’humain en question est une femme – d’autres langues, comme l’Allemand, sont sur ce point plus nuancées, distinguant l’homme mâle (Man) de l’homme générique (Mensch). D’où ce slogan « En avant toutes! » avec un O en forme de symbole scientifique féminin: reprenant le vocabulaire de la marine, le texte ne se contente pas d’inviter les femmes à l’action. Il cherche aussi à désigner la totalité de l’espèce humaine, hommes et femmes confondus, à suivre le mouvement. Comme si, tout à coup, le féminin se mettait à l’emporter – au plan grammatical toujours – sur le masculin.

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La mise en scène reprend aussi la temporalité narrative propre au récit de la création: la Genèse raconte que Dieu créa l’homme (à gauche) avant la femme (à droite) en la façonnant à partir d’une côte de ce dernier (Gn 2, 21-23). Il n’en fallait pas plus pour faire dire à certains que la femme a fait son entrée dans l’Histoire en seconde position, déformant sans vergogne le sens premier des Ecritures, selon lequel le processus de création ne procède pas d’une vérité chronologique mais d’un désir de complémentarité: « Voici l’os de mes os et la chair de ma chair (…) Aussi l’homme laisse-t-il son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair » (Gn, 2, 23-24).

    La Haye, Meermanno Koninklijke Bibliotheek, Den Haag, MMW, 10 B 23, fol. 9v°

La Haye, Meermanno Koninklijke Bibliotheek, Den Haag, MMW, 10 B 23, fol. 9v°

Certes, dans l’image l’homme apparaît en premier mais il est présenté l’échine courbée, se mettant péniblement debout tandis que la femme, qui apparaît à la fin de la séquence, se tient droite, sur ses deux jambes, marchant d’un pas décidé vers son avenir. On voit donc bien la représentation symbolique d’un parcours au long duquel la femme a dû avancer dans l’ombre des hommes pour tracer sa propre route. C’est qu’il en a fallu du temps aux femmes pour se mettre debout et devenir visibles! L’Histoire en témoigne: le sexe faible a longtemps été considéré comme un être fragile, incapable de s’assumer seul. Il n’y a qu’à se plonger dans les textes juridiques des 16e et 19e siècles pour se rendre à l’évidence: durant des décennies la femme a été mise sous la tutelle des hommes, étant même parfois, à certaines périodes de l’Histoire (code civil de 1804  notamment), totalement privée de ses droits juridiques. L’histoire des femmes, c’est d’abord et avant tout l’histoire d’une émancipation.

Tailleur-pantalon Yves Saint Laurent, 1965

Tailleur-pantalon Yves Saint Laurent, 1965

 D’ailleurs, la femme de l’affiche est en pantalon (conquis de haute lutte dans le vestiaire des hommes) mais elle porte des cheveux longs ainsi que des talons aiguille. Le message est clair: bien que différente dans sa morphologie et ses choix vestimentaires (cheveux courts vs cheveux longs; talons plat vs talons hauts; chemise/cravate vs veste), la femme est l’égale de l’homme. Elle n’a aucun compte à rendre. La preuve: elle regarde droit devant elle.

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Mais faire évoluer les mentalités n’est pas un long fleuve tranquille. La scénographie s’avère sur ce point particulièrement révélatrice. A y regarder de plus près, l’ensemble iconographique (c’est-à-dire l’énoncé proposé au lecteur) est en effet composé de deux scènes simultanées: tout d’abord la rue – qui apparaît comme un autre lieu d’énonciation et que l’on reconnaît au tracé des pavés – et un mur, sur lequel se déploie la deuxième scène (silhouettes + slogan) soit un second énoncé, imbriqué dans le premier. L’affiche (énoncé 1) met donc en scène un graffiti (énoncé 2) peint sur un mur de la ville, en pleine rue (un peu à la manière de Banksy): en témoignent les contours irréguliers, comme réalisés prestemment au pinceau, des caractères graphiques.

Il ne s’agit nullement d’une affiche officielle, légitime, mais de l’expression libre, spontanée et pour tout dire transgressive d’un point de vue décalé, marginal, anti-conventionnel. Comme si l’idée d’égalité entre les sexes n’était finalement pas encore acceptée par tous (y compris par les institutions) mais qu’elle demeurait toujours un peu à la marge. Une façon de faire passer le message quant au chemin qui reste à parcourir avant d’en finir avec les stéréotypes: http://www.gouvernement.fr/gouvernement/campagne-en-france-les-hommes-naissent-libres-et-egaux-sauf-les-femmes

Pas de doute: la journée de la femme a encore de belles années devant elle. Alors… « En avant toutes! »

Oeuvre de Banksy

Oeuvre de Banksy

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Une réflexion sur “Journée des femmes: « En avant toutes! »

  1. Bonjour! Juste pour te dire que je trouve ton blog vraiment sympa. Les artciles sont rédigés avec bcp de soins et sont la pluspart du temps très pertinents.. j’aimerais bien avoir la même inspiration 🙂 J’édite moi aussi un blog .. a bientôt, Julie

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