La langue française est-elle sexiste?

Si la langue reflète notre perception du monde, elle contribue aussi à façonner notre vision des choses. Par conséquent, à chaque fois que nous prenons la parole nous nous conformons à un système de valeurs auquel il nous est quasi impossible de nous dérober. Mais alors… que disons-nous vraiment lorsque nous parlons? Quelle image culturelle et sociale traduisons-nous? Nous soumettons-nous – au nom de l’usage ou des conventions – à une représentation singulière de notre société ou bien pouvons-nous, par les mots, agir sur elle et la modifier en profondeur?

Si les termes « non-voyant », « malentendant », « personne de petite taille » ont assez rapidement remplacé « aveugle », « sourd » et « nain(-e) », il n’en est pas de même pour tout ce qui touche à féminisation des noms de professions ou encore à la suppression de l’intitulé « Mademoiselle », propositions qui soulèvent (ou on soulevé) des débats passionnés. Toucher à la langue reviendrait-il à porter atteinte à l’ordre établi?  La langue française serait-elle « sexiste »?

Touche pas à ma grammaire!

 L’une des premières règles grammaticales que les petits écoliers français apprennent lorsqu’ils découvrent la grammaire est, qu’en matière d’accord, le masculin l’emporte toujours sur le féminin. Peu importe, d’ailleurs, la proportion d’éléments masculins/féminins dans la phrase : « Les petits élèves (filles et garçons confondus) se sont montrés bien dissipés », « Le jeune garçon et les jeunes filles sont arrivés en retard ». Force est de constater que cette règle n’admet aucune exception: un cas rare (pour ne pas dire unique) dans le fonctionnement de notre langue, où l’on a coutume de dire que l’exception confirme la règle.

Mais le genre grammatical n’est pas le sexe, qu’il contribue cependant à désigner au plan référentiel, du moins en ce qui concerne les humains : le garçon, la fille. On dit aussi un bébé : est-ce le signe que, dans l’inconscient collectif, le choix du sexe d’un nouveau né (expression figée dans un emploi masculin) incline culturellement en faveur du mâle ?

Chez les animaux, la répartition masculin/féminin n’est pas aussi nettement tranchée. Bien sûr, il existe, pour certaines espèces, un équivalent féminin au référent masculin (un coq/une poule, un chien/une chienne, un lion/une lionne, etc.) mais ce n’est pas systématique. Le sexe, mâle ou femelle, peut ainsi se trouver inclus dans une terminologie de genre masculin ou féminin : un aigle, un singe, un manchot, une libellule, une antilope, etc. Une incohérence? Non, simplement le fruit d’une évolution linguistique. En effet, dans la langue française, l’attribution du genre relève d’un processus a priori arbitraire: le genre n’est motivé par aucune intention de discrimination. Et pour cause, il est très souvent hérité du latin.

Au Moyen Age, la réduction des déclinaisons entraîne une simplification des désinences. Ces dernières perdent définitivement la marque du genre latin (masculin, féminin, neutre) . Ainsi, rosam (féminin) devient rose et templum (neutre) devient temple. C’est désormais aux déterminants (articles et adjectifs) que revient le rôle de marquer le genre : la belle rose, un temple somptueux. D’où certaines équivoques, le genre des mots français posant parfois question ou ayant évolué d’un genre vers un autre.

Un grand nombre de mots aujourd’hui masculins étaient en effet féminins en ancien français (amour, honneur, poison, serpent)… et inversement (affaire, image, ombre). Mais en picard, un substantif féminin pouvait être employé avec l’article défini masculin au lieu du féminin… sans que la réciproque soit vraie. En français moderne, certains termes présentent la particularité de s’employer tantôt au masculin, tantôt au féminin, en fonction du sens et du contexte: « amour », « orgue » et « délice » sont masculins au singulier mais féminins au pluriel (registre littéraire), « aigle » devient féminin lorsqu’il s’agit d’héraldique (une aigle impériale), « espace » est employé au féminin dans le domaine de l’édition, etc.

Le sexe (mâle ou femelle) n’a donc rien à voir avec la linguistique. D’ailleurs, la règle s’applique aussi bien aux sujets animés qu’aux sujets inanimés : « le petit garçon et la petite fille se sont perdus en chemin », « le téléphone, l’ordinateur et la télévision sont éteints/allumés ». La règle de proximité (qui permettait d’accorder l’adjectif le plus proche au dernier substantif employé en genre et en nombre avec celui-ci), valable en ancien français, ne prévaut plus depuis le 18e siècle. Selon le grammairien Nicolas Beauzée, « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (Grammaire générale, 1767). Qu’on se le dise! Partant de là, les revendications féministes sont donc loin d’être irrecevables. Cette règle de grammaire est bien le résultat d’une position discriminante (qui n’existait pas au Moyen Age, soit dit en passant) à l’égard des femmes.

Peut-on voir cependant dans l’évolution de la langue française une intention de donner non seulement un genre mais aussi un caractère sexué aux substantifs, et cela indépendamment des évolutions phonétiques et sémantiques ?

Le sens et les hommes d’abord!

Beaucoup de noms de métiers sont – et restent – masculins: « directeur », « président », « chirurgien », « médecin », « docteur », etc.. Ils reflètent l’imprégnation machiste dont le monde du travail a longtemps été (et est encore aujourd’hui) l’objet. Certaines professions, telles que celles en rapport avec l’écriture (pour être publiée, Amantine Aurore Lucile Dupin a dû emprunter un pseudonyme masculin: Georges Sand) ou encore la médecine (un médecin, un docteur) ont longtemps été interdites aux femmes. On dit aussi un ingénieur, un président directeur général, un commandant de bord, un chef de chantier, un procureur, etc. ce qui témoigne (encore aujourd’hui) du manque de féminisation de certains métiers ou secteurs professionnels.

En outre, les femmes ont longtemps été cantonnées à exercer des professions touchant à des domaines qui, en vertu de la loi de la nature ou de la bienséance, leur étaient parfois exclusivement réservés – comme par exemple la maternité: sage-femme, puéricultrice – ou bien considérées comme subalternes à celles des hommes: assistante de direction, infirmière, femme de ménage, etc. Ainsi, lorsque l’inscription « Médecin », « Président », « Recteur », « Chef de service »… figure sur une plaque ou une porte close, on ne s’attend pas à ce qu’il s’agisse d’une femme, car cette information n’est pas inscrite dans la langue. D’où le militantisme récent en faveur de la féminisation des titres et des noms de profession.

En français correct, il faudrait effectivement dire « Mme le Président », « Mme le préfet » – ou bien encore être fait « chevalier » de la légion d’honneur – et non « Mme la Présidente », « Mme la préfet » (le terme « préfète » étant consacré par l’usage pour désigner l’épouse du préfet). Quant au terme de « chevalier » un emploi féminin est définitivement exclu, puisque la cérémonie médiévale de l’adoubement était réservée uniquement à la gente masculine. 

Depuis 1984, la Commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes a pour mission de combler certaines lacunes de l’usage de la langue française en matière de féminisation des noms de professions et de titres et d’apporter une légitimation des fonctions sociales et des professions exercées par les femmes.

L’Académie française parle, quant à elle, de contresens linguistique. Selon les immmortels le masculin constitue en français le genre « non marqué » et peut, de ce fait, désigner indifféremment les hommes et les femmes. En revanche, le féminin est appelé le genre « marqué ». Or, la marque est privative. Ainsi, lorsque je dis « directeur », je peux comprendre qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme, alors que si je dis « directrice », l’homme n’est plus concerné. Par conséquent, à la différence du genre non marqué, le genre marqué appliqué aux êtres animés institue une ségrégation entre les deux sexes.

Pour l’Académie française – où la proportion d’hommes est de 99% et qui décerne à peine plus d’une fois sur dix son prix littéraire à une auteure (ceci expliquant sans doute cela) – la féminisation des noms de titre et de professions risque donc d’aboutir à un résultat inverse de celui escompté et d’établir, dans la langue elle-même, une discrimination entre les hommes et les femmes: http://www.academie-francaise.fr/actualites/feminisation.asp.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs

Le récent combat des associations féministes pour abandonner l’intitulé « Mademoiselle » dans les documents administratifs témoigne que cette ségrégation existe pourtant bel et bien. En effet, si le mot « Damoiseau » était utilisé au Moyen Age (et jusqu’au 18e siècle environ) pour désigner un jeune homme par opposition à « Monsieur », il a progressivement disparu des usages linguistiques tandis que « Mademoiselle » lui a survécu… et lui survit encore aujourd’hui dans la relation d’opposition qu’il forme avec « Madame ». En outre, la tournure « nom de jeune-fille » pour désigner le nom « patronymique » (ou « de naissance ») par opposition au « nom d’épouse » (ou « d’usage ») démontre à quel point, dans la langue française, la place de la femme dans la société est aujourd’hui encore soumise à ce qui constitue depuis toujours la grande affaire de sa vie: le mariage.

La dénotation (ou sens commun) des mots « Mademoiselle » et « Madame » est fondée sur l’opposition paradigmatique non mariée vs mariée. A ce premier sens dénotatif s’ajoute de nos jours un sens connotatif qui inclut l’âge, l’expérience, l’émancipation parentale et, éventuellement, la maternité. Qu’on le veuille ou non, ces présupposés (désormais indépendants les uns des autres puisqu’un seul signifié suffit à construire le sens en raison de l’évolution des moeurs) sont inscrits dans la langue. Ils contribuent à construire une représentation stéréotypée du sujet féminin:

  • « Mademoiselle » = femme non mariée (mais peut-être en situation de concubinage)/ célibataire (ou non)/ non sexualité (virginité) ou sexualité tacite/  jeunesse (ou non mariage et-ou pas d’enfants si âge mûr)/ dépendance parentale (ou indépendance vis à vis du sexe masculin)/ non maternité.

  •  « Madame » = femme mariée/ maturité/ sexualité/ maternité 

Aussi, lorsqu’une femme se fait appeler « Mademoiselle », elle dit finalement bien plus que le simple fait qu’elle est une femme, par opposition à « Monsieur « qui désigne seulement un sujet de sexe masculin, sans autre projection de sens particuliers. On se représente donc une femme plutôt jeune, non mariée quoique pas forcément célibataire, sans enfants, etc. A l’inverse, si cette mademoiselle se révèle être une femme d’âge mûr on va de facto lui attribuer un certain nombre de traits signifiants particulièrement connotés: vieille fille, célibataire, pas de sexualité, non mère, etc.

En somme, si le terme « Mademoiselle » décrit une réalité (un sujet féminin non marié), son emploi agit aussi sur elle en instaurant une  discrimination entre femmes mariées et femmes non mariées d’une part et entre les hommes et les femmes (traités inéquitablement face à cette réalité de l’âge, du mariage et de l’intimité), d’autre part.

En somme, conserver la lexie « Mademoiselle » au nom de l’héritage de l’histoire, c’est oublier que les mots partagent finalement la même condition que ceux-là mêmes qui les inventent et les manient au quotidien: ils naissent, vivent, puis finissent par disparaître lorsqu’ils ne sont plus en adéquation avec la réalité à laquelle ils sont censés s’appliquer. Louis Aragon l’a affirmé il y a plus d »un demi-siècle déjà: la femme est l’avenir de l’homme. Sera-t-elle aussi l’avenir de la langue française ?

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