Les mots de la crise

Crise économique, crise boursière, crise des subprimes, crise du chômage, crise financière, crise immobilière, crise du capitalisme, être au bord de la crise, pays en crise, c’est la crise… Autant d’expressions que l’on entend de manière récurrente, tel un refrain, dans le discours médiatique et politique de ces derniers mois… mais pas seulement. Car la crise s’invite aussi dans les conversations quotidiennes de monsieur-et-madame-tout-le-monde. Les occurrences du mot sont légions. A tel point que l’on pourrait se demander si celui-ci n’est pas en train de perdre son pouvoir d’évocation et de se vider sa « substantifique moelle ».

Crise d’un jour, crise toujours ?

Tout d’abord, il convient de souligner l’extrême diversité d’emploi du mot « crise », qui peut prendre plusieurs acceptions. A l’origine, le mot « crise » appartient au registre médical : il désigne un changement d’état brusque et décisif, d’où l’adjectif « critique » (phase critique=phase décisive). On parle donc de « crise d’asthme », de « crise cardiaque », de « crise d’appendicite », de « crise de foie », etc. pour illustrer un accident touchant une personne en bonne santé apparente ou bien l’aggravation subite d’un état chronique. Par extension, le mot « crise » désigne une manifestation émotive soudaine et violente : « crise de nerfs », « crise de larmes », « crise d’angoisse », « faire une crise », « piquer une crise », etc.

A la fin du XVIIIe siècle, le terme « crise » prend le sens de phase grave dans l’évolution des choses, des événements, des idées : « crise économique », « crise de couple », « crise d’adolescence », « crise du mariage », « crise de la quarantaine », « crise immobilière », « crise diplomatique », « crise religieuse », « crise endémique », « pays en crise », etc. La crise désigne donc la rupture (momentanée) d’un équilibre. Il s’agit d’un phénomène déstabilisant, inconfortable : une sorte de zone de turbulence dont la traversée génère le trouble, l’embarras.

Lorsqu’elle survient de manière particulièrement brutale et qu’elle résulte d’une intéraction violente entre deux entités, entraînant des conséquences d’une extrême gravité, la crise prend le nom de « choc » : aussi bien dans le domaine médical et physique (« choc septique », « choc anaphylactique », « choc toxique », »choc mécanique », « choc thermique »…) que dans le domaine socio-économique (« choc pétrolier », « choc culturel »). Quel que soit le champ d’application, la crise est toujours synonyme de déséquilibre, d’anxiété quand l’équilibre, la stabilité, évoquent le calme, la sérénité et, par voie de conséquence, l’épanouissement, la prospérité.

Des hauts et des bas

Car l’équilibre n’est pas le satu quo ou la stagnation, qui évoquent pour leur part une situation figée (degré 0). L’équilibre suppose en effet l’épanouissement, la prospérité, le progrès (valeur positive) quand le concept de crise, de déséquilibre renvoie au déficit, à la récession ou à la régression (valeur négative).

En raison de son caractère déstabilisant, la crise est souvent synonyme de remise en question. Elle prend d’ailleurs parfois le sens d’épreuve qualifiante, supposant le recours à l’audace (terme dont on constate qu’il figure depuis 2008-2009 au sein des corporate values d’un grand nombre d’entreprises). A condition de ne pas céder au « découragement » et à la « démoralisation », la crise offre en effet l’opportunité de prouver sa valeur : « traverser une crise », « gérer une crise », « sortir d’une crise ».
 
 

La période dite de « sortie de crise » est traditionnellement appelée « reprise », ce qui indique que le mouvement, qui avait jusque là stoppé sa progression (voire rétrogradé), évolue à nouveau de manière ascendante, permettant de renouer avec la « croissance ».

Un phénomène cyclique

Comme l’ont remarqué certaines personnalités médiatiques, cela fait maintenant une bonne trentaine d’années que le mot « crise » revient de manière intermittente – et néanmoins récurrentes – à nos oreilles : c’est ce qu’Augustin de Romanet nomme « Les Trente Douloureuses », par opposition aux « Trente Glorieuses ». Car la crise est un phénomène cyclique : elle frappe à intervalles irréguliers ; c’est-à-dire qu’elle naît, se développe et puis finit par s’atténuer, voire par disparaître complètement… jusqu’à l’apparition d’une nouvelle crise, qui n’est parfois une réplique de la première. Tel Sisyphe, condamné par les dieux à faire rouler un rocher jusqu’en haut d’une colline, dont celui-ci redescendait chaque fois avant de parvenir à son sommet, l’homme s’évertue à combattre une crise économique qui revient de manière inéluctable, empruntant des formes très variées. En effet, la crise peut prendre de nombreux visages : « choc pétrolier », « krach boursier », « crise des subprimes » et, plus récemment, « crise de la dette », qui est aussi une « crise de confiance ».

C’est donc une génération tout entière qui est née et qui a grandi avec la crise en toile de fond. Un mot qui a bercé les oreilles de plusieurs centaines de milliers de personnes depuis leur plus tendre enfance. Un mot qui correspond à la fois une réalité (chômage, emplois précaires, hausse des prix de l’immobilier, mesures d’austérité…) et à un refrain médiatico-politique auquel chacun, sans doute, finit  par s’habituer. Dans ces circonstances, le vocable « crise » a-t-il encore un sens ? Autrement dit, les mots employés pour évoquer la crise actuelle correspondent-ils véritablement aux maux qu’ils sont censés illustrer?

L’impact linguistique de la crise économique

Nous constatons que deux phénomènes linguistiques se produisent : d’une part l’amplification (hyperbole), qui vise à accentuer le caractère dramatique de la situation dans le but de faire réagir l’auditoire (dimension conative) et d’autre part son contraire – à savoir l’euphémisme – utilisé afin d’atténuer l’aspect désagréable et anxiogène de la « crise », mot fréquemment associé, dans l’imaginaire collectif, aux concepts de menace et de danger. Selon les termes utilisés, l’intention du locuteur n’est donc pas tout à fait la même. Dans le cas de l’amplification, les indices fournis lors du codage du message sont choisis de manière à orienter la construction du sens en faveur d’une représentation mentale proche d’un scénario catastrophe, tandis que dans le cas de l’euphémisme, le contenu propositionnel tend à favoriser une interprétation moins pessimiste, voire dénuée de toute notion de risque.

Amplification et personnification

Si l’on prête attention au vocabulaire utilisé depuis l’été 2011 pour évoquer la crise économique, on s’aperçoit en premier lieu qu’il a souvent été question de « dépression », de « déflation », de « décroissance », voire de « récession ».  Des termes qui évoquent un mouvement tantôt descendant (axe vertical exprimant l’intensité, le degré : haut vs bas) tantôt de recul, de retour en arrière (axe horizontal capable de transcrire la dimension temporelle : avant vs après). Qu’il s’agisse du préfixe – (marquant l’idée de la perte,  du déficit, de la privation) ou du préfixe –re (indiquant le retour à une situation antérieure), le processus évoqué est celui de la régression, autrement dit d’une évolution qui ne se fait pas dans le « bon » sens.

Pour remédier à la crise – dont on ne peut affirmer avec certitude qu’elle est « conjoncturelle » ou « structurelle » – il a été question de mettre en oeuvre des « plans de rigueur » ou des « plans d’austérité » (deux expressions synonymiques) afin « d’assainir » la situation. Dans ce contexte, le mot « rigueur » peut s’entendre de deux façons : il peut soit signifier l’exactitude, la précision, la logique relatives à un raisonnement visant à mettre en place un ensemble de mesures pénibles – pour ne pas dire douloureuses – mais  que les circonstances ont rendues nécessaires, soit rendre compte de la fermeté, voire de la sévérité des mesures entreprises. Il renvoie dans ce dernier cas aux notions de dépouillement, d’ascèse, de pénitence et d’abstinence qui fondent également le sens du mot « austérité » et qui s’opposent à l’idée de plaisir et de facilité. Qu’on le veuille ou non, la valeur sémantique des mots « rigueur » et « austérité » est celle de la souffrance et de la privation, quand bien même ces notions résultent de mesures considérées comme légitimes. Une manière de prévenir l’auditoire et de le préparer à des lendemains « au pain sec et à l’eau ».

Le verbe « assainir » place quant à lui le discours anti crise sur le terrain de la santé, de l’hygiène, de la salubrité, par opposition à l’insalubrité économique et au caractère toxique de certains marchés. On a d’ailleurs parlé de fonds d’emprunt « toxiques ».

Filant la métaphore du registre médical et sanitaire (cf. étymologie du mot « crise »), les experts en économie – de même que les différents protagonistes politiques – se sont portés « au chevet » des pays « infectés » par le « virus de la crise », prodiguant propositions et préconisations en vue de soulager rapidement ceux-ci du « poids de la dette » et de freiner la « contagion ». Voilà qui laisse supposer qu’une guérison, ou tout au moins une rémission, demeure possible… à condition de trouver et d’appliquer les bons » remèdes anti-crise », aussi pénibles et exigeants soient-ils. Il a ainsi été question de pratiquer ce que certains n’ont pas hésité à nommer une « saignée », procédé thérapeutique ancestral consistant en un prélèvement sanguin effectué afin d’améliorer l’état du malade. L’Europe a ainsi été accusée de « saigner » la Grèce pour sauver l’euro (http://www.marianne2.fr/L-Europe-saigne-la-Grece-pour-sauver-l-euro_a215503.html). Le mot « purge » a aussi fait son apparition à la une de certains journaux.

Rappelons à ce propos que la définition du circuit économique fut établie au XVIIIe siècle par analogie avec l’observation de la circulation sanguine (« flux économique »= »flux sanguin » – voir sur ce point les travaux du docteur Quesnay). Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la théorie économique ait été bâtie selon un processus référentiel évoquant le fonctionnement du corps humain d’une part (comme le confirment les expressions « tissu économique », « poumon de l’économie ») et l’idée de mouvement (« flux », « hausse », « croissance », « récession », etc.) d’autre part. Le champ lexical de l’anatomie s’avère donc commun aux deux disciplines que sont la médecine et l’économie.

La représentation mentale de l’économie passe d’ailleurs – et de plus en plus – par le recours au procédé stylistique qu’est la personnification, figure qui attribue à une idée (ou à un objet) des caractéristiques propres à l’être humain. Ainsi s’interroge-t-on régulièrement sur l’état de santé des marchés financiers (comment « vontils », comment « se portent-ils » ? Ont-ils la « fièvre »? Sont-ils « fébriles »?)… quand on ne s’inquiète pas de leur « moral ». Le « moral des marchés » est en effet devenu l’indicateur le plus précieux de la fameuse « reprise », encore dénommée « sortie de crise », synonyme du très attendu « retour à/de la croissance ». Enfin les mots « marasme » et « enlisement » filent la métaphore de l’asphyxie : tel un humain se débattant dans des sables mouvants, l’économie s’éssoufle et s’épuise en une lente et interminable agonie.

Néanmoins, la perspective d’assainissement s’éloignant probablement au fil des mois – et sans doute aussi dans le but de faire réagir l’opinion et de lui faire accepter les mesures d’austérité proposées – le champ lexical de la crise s’est soudainement enrichi de termes hyperboliques propres à amplifier la connotation dramatique, voire tragique de la situation : « gouffre », « explosion », « banqueroute », « faillite », « dépôt de bilan » ont ainsi détrôné les termes « crise », « croissance nulle » ou « décroissance ». Des mots forts, presque choquants, aptes à frapper davantage les esprits que les tournures stéréotypées telles que « finances à sec » – qui relève du cliché – car susceptibles de traduire de manière plus explicite le caractère irréversible de la chute. Les mots « chaos » et « apocalypse » ont d’ailleurs été mentionnés, suggérant la fin, grandiose et terrifiante, non pas du mais d’un monde.

Périphrases et euphémismes

Bien entendu, ces procédés d’amplification ne sont propres ni à entretenir le moral des populations, ni à leur redonner espoir. Par conséquent, est-ce pour combattre ce sentiment de désespérance que les mots se font désormais plus pondérés ? Journalistes et linguistes ne se sont pas privés de railler les périphrases et les euphémismes qui sont récemment apparus dans le discours des gouvernements, des banquiers et des dirigeants d’entreprise. On peut lire à ce sujet l’article  d’Amanda Mars « Parlez-vous la novlangue économique » in Le courrier international, n°1117, 29 mars-4 avril 2012, traduit de l’espagnol (article original paru dans El Pais).

Il n’est donc plus question de « crise » mais de « sévère décélération » ou de « croissance économique négative », que des « réformes » et des « ajustements » devraient permettre d’endiguer. Adieu les « coupes budgétaires » et les « augmentations d’impôts » – qui sont mentalement associées aux concepts de menace et d’injustice. Il s’agit à présent de mettre en place une « majoration temporaire de solidarité » ainsi que des « mesures d’économies ». Des associations sémantiques qui favorisent une interprétation positive des mesures en question, perçues de fait comme justes et prudentes, pour ne pas dire sages.

Est-on allé trop loin en parlant de « faillite » ou de « dépôt de bilan » ? Depuis quelque temps, les entreprises  tendent à modérer leurs propos. En effet, si ces dernières cessent leur activité (ou plutôt si elles « redéfinissent leur présence sur le territoire ») ce n’est pas parce qu’elles n’ont plus d’argent – autrement dit parce que leurs « caisses sont vides » ou que leurs « finances sont à sec » – mais par « manque de visibilité financière ».

De la même manière, lorsqu’il s’agit d’évoquer ce que l’on a coutume d’appeler les « dommages collatéraux », c’est-à-dire les « conséquences » de la crise, on évite de prononcer les mots « plan social », « licenciement », « baisse des salaires » ou encore « dégraissage des effectifs » auxquels on préfère dorénavant les tournures « remaniement », « réorganisation », « harmonisation des salaires » (étant entendu que l’harmonisation a généralement tendance à s’effectuer  vers le bas) et « procédure de reclassement ».

On constate que si l’expression métaphorique « finances à sec » renvoie à la représentation symbolique de l’eau en tant qu’élément essentiel à la vie, le terme « dégraissage des effectifs » assimile quant à lui les ressources humaines à une masse grasse considérée – en partie du moins – comme superflue et dont il serait par conséquent possible de se passer, contrairement à l’argent. On se souvient d’ailleurs de la célèbre phrase de Claude Allègre « Il faut dégraisser le mammouth », prononcée en 1997 à propos de la gestion du Ministère de l’Education nationale et qui lui valut l’ire foudroyante et irrévocable des syndicats enseignants.

La crise: une réalité confuse qui échappe au sens commun

On le voit, le champ lexical de la crise n’est pas celui de la litote, qui consiste à dire peu pour suggérer beaucoup. L’évocation de la crise procède tantôt par le recours à l’euphémisme, qui cherche à amoindrir l’information, tantôt par le recours à l’hyperbole, dont le but est d’exagérer la perception d’un fait ou d’une situation. Ces tendances linguistiques montrent la difficulté à nommer une réalité qui dérange mais avec laquelle il faut néanmoins vivre, composer. D’autant que le degré de gravité du phénomène paraît pour le moins difficile à cerner: la crise est-elle sérieuse, alarmante ou fatale? Difficile à dire pour le récepteur… qui ne sait plus vraiment à quel sens se vouer.

Aujourd’hui, le mot « crise » n’est plus seulement l’expression d’un déséquilibre sur le plan économique. Certes, la grande variété du champ lexical employé pour illustrer le concept de crise fait écho au désordre économique, mais elle prouve aussi (et surtout) le malaise culturel relatif à la construction d’un sens référentiel pertinent. Signe des temps, le mot « crise » apparaît donc lui aussi… en crise! Les représentations parfois divergentes d’une même réalité (« croissance nulle » vs « faillite ») génèrent le trouble : le récepteur ne parvient pas (ou plus) à mesurer avec exactitude le risque, le danger, ni à se représenter de manière objective (sous la forme d’une image mentale) la véritable signification du terme « crise ». Se dérobant à la mise en place d’un sens commun cohérent, le mot « crise » perturbe, sème la confusion, laissant le citoyen français seul, indécis et démuni face à une réalité dont la véritable nature finit, selon toute vraisemblance, par lui échapper.

C’est sans doute la raison pour laquelle le vocabulaire choisi pour évoquer la crise s’oriente désormais vers un niveau de langue plus familier, c’est-à-dire plus proche du « parler quotidien » de tout un chacun. Pour preuve, le dernier numéro du Courrier international qui titre un très populaire « L’Espagne fauchée » (n°1120, du 19 au 25 avril 2012). Une tournure qui évoque le désarroi financier du pays, dû à un manque d’argent temporaire (contrairement à la » pauvreté », qui est un état durable). En lisant ce dernier numéro, on constate également que, faute de remèdes efficaces, l’ultime recours pour faire reculer la « dette » et lutter contre la « récession » (nouveau démon des temps modernes) relève soit du champ sémantique la guerre (il faut « se défendre » contre des « attaques » et avoir une « puissance de feu financière » suffisante) soit du domaine religieux: à moins d’un miracle (aurait-on envie de dire), « le chemin de croix » de ce « nouveau grand malade » ne fait, selon le journaliste, « que commencer ». Une formule à laquelle personne, assurément, n’a envie de répondre « Ainsi soit-il ».

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