Education nationale: engagez-vous, qu’ils disaient…

La dernière campagne de recrutement du ministère de l’éducation nationale, de la jeunesse et de la vie associative – qui vise de toute évidence à redorer le blason d’un métier en mal de  reconnaissance en réhabilitant la substance même de l’enseignement (« transmettre », « valeurs », « savoirs », « réussite ») et à susciter de nouvelles vocations – n’est pas passée inaperçue: certains lui reprochent d’intervenir en pleine tempête de suppressions de postes, d’autres d’avoir coûté beaucoup (trop) d’argent au service public (1,3 millions d’euros), d’autres encore d’être une campagne sexiste.

Il est vrai que la différence de traitement entre les deux protagonistes fait resurgir de vieux clichés… pas très reluisants. Pour autant, le véritable message de la campagne n’est pas nécessairement celui auquel on pense de prime abord. Focus sémio-linguistique sur Laura et Julien, qui ont tous les deux « décidé de devenir  enseignant/e ».

Une campagne discriminante?

Les deux sujets sont un homme et une femme. Plutôt jeunes mais pas trop, ils semblent avoir grosso modo entre 25 et 35 ans, ce qui s’avère un choix stratégique plutôt judicieux. Peuvent en effet se retrouver dans ce profil aussi bien des jeunes gens en situation de sortie d’études, fraîchement diplômés, que des personnes d’âge plus mûr, déjà titulaires d’un parcours professionnel et/ou d’une certaine expérience de la vie. Néanmoins, le traitement du message n’est pas tout à fait le même pour Laura et pour Julien.

Que voyons-nous ? Deux personnages orientés vers la droite, ce que l’on peut légitimement interpréter comme un regard porté en direction de l’avenir, la lecture occidentale s’opérant de gauche à droite. Cependant, en dépit de leur engagement équivalent (l’enseignement), l’avenir ne se dessine pas exactement de la même manière pour Julien et pour Laura.

 

Lui (Julien)

Elle (Laura)

Chromatisme

  • tons bleutés, gris, blancs
  • = bleu pour les garçons
  • tons beiges, rosés, ivoire
  • = rose pour les filles

Position

  • assis devant son ordinateur, penché sur l’écran, manches retroussées
  • ouvert sur le monde (face à la fenêtre + écran d’ordinateur): extraverti
  • de profil, tournée vers la droite, assise sur une table, adossée à une bibliothèque, une jambe repliée, main posée sur la cheville dans une
  • introvertie

Action

  • travail sur ordinateur
  • lecture de Nouvelles

Arrière-plan

  • bureau + ordinateur
  • verrière laisse passer la lumière crépusculaire du matin ou du soir
  • bureau + dossiers + tasse
  • verrière laisse passer la lumière du jour

Atmosphère

  • concentration, effort
  • détente, sérénité

Sémantique

  • « ambitions », « concrétisation », « projet professionnel »
  • sujet relié au monde : action (concret)
  • « rêves », « passion », « avenir »
  • sujet en dehors du monde : fiction, émotion (abstrait)

Narrativité

 

  • programme narratif de quête : le sujet est conjoint à son objet
  • sujet réalisé : il est dans le « savoir-faire »
  • prof de maths, de sciences, d’économie, de philosophie…, il travaille tard le soir (ou arrive tôt le matin)
  • programme narratif de quête : le sujet n’est pas conjoint à son objet
  • sujet virtualisé : elle est dans le « vouloir-faire »
  • prof de lettres, elle passe ses journées à lire en salle des profs (en sirotant un thé ou un café à l’occasion)
Lui Julien, elle Laura

Installé à un bureau, Julien fait face à une verrière, qui constitue une ouverture sur le monde. Pour lui, le temps se conçoit et s’organise selon la notion de perspective. C’est un espace vierge, aménageable. Julien le bâtisseur a des « ambitions », des « projets », qu’il se donne les moyens de « concrétiser ». Conscient de  la réalité des choses, il regarde (au sens propre comme au sens figuré) la vie en face. Sa démarche s’inscrit d’ailleurs dans un cadre « professionnel ».

Laura, elle, ne regarde pas du côté de la fenêtre. Plongée dans son livre – lorsqu’on agrandit l’image, on s’aperçoit qu’il s’agit de Nouvelles (est-ce celles de Charles Nodier, d’Edgar Poe ?) – elle adopte une position parallèle (au sens propre  comme au sens figuré) à la réalité du monde extérieur. Repliée sur elle-même, introvertie, Laura est tournée vers son univers intérieur (extériorité vs intériorité). Littéralement absorbée par sa lecture, elle est… ailleurs (réalité vs fiction).

Chez elle, la temporalité se construit selon un mode de déroulement linéaire. Le présent (« c’est ») semble suspendu à l’achèvement d’un passé pas encore accompli (« Laura a trouvé », « c’est l’avenir qu’elle a toujours envisagé », « c’est pour cela qu’elle a décidé ») et à la perspective d’un « avenir » somme toute relativement imprécis (futur hypothétique car seulement « envisagé », rêvé). Ce brouillage temporel donne une impression de vague, de flou, comme si Laura vivait en dehors du temps. Ajoutons à cela que le genre de la nouvelle se rapporte à un récit court, centré sur un seul événement, et qu’il est devenu au fil du temps une forme privilégiée de la littérature fantastique et de la science-fiction… Non, décidément, Laura n’a pas les pieds sur terre.

Ainsi, contrairement à Julien, pour lequel le présent est l’aboutissement du passé, la concrétisation légitime d’un parcours organisé, Laura la rêveuse prend la vie comme elle vient, sans savoir ou tout cela va finalement la mener. Certes, ce n’est pas de cette façon que l’on va défendre et promouvoir l’égalité homme/femme, ni même revaloriser la filière littéraire… Mais passons.

En ce début de XXIe siècle, le stéréotype homme professeur de sciences (physiques, humaines, sociales…) orienté nouvelles technologies, tourné vers le monde extérieur, allant à l’essentiel et qui travaille tard (mise en scène dégageant une impression de sérieux, de rigueur voire d’austérité en raison notamment du caractère dépouillé du décor)vs femme prof de lettres orientée vers la sphère de l’intime, ayant plusieurs chantiers en cours et qui passe ses journées à lire (atmosphère cosy, décor plus chargé), est donc toujours aussi tenace. Néanmoins, à bien y regarder de plus près, on observe que cette dualité concret vs abstrait renvoie aussi à des étapes différentes du processus de recrutement.

Lui titulaire, elle stagiaire

La phrase « C’est pour cela qu’il/elle a décidé de devenir enseignant » n’a en effet pas la même signification pour Laura et pour Julien. Si l’on observe les temps (passé  composé) et les aspects (accompli vs inaccompli), on s’aperçoit que le programme narratif n’évolue pas à l’identique pour les deux jeunes gens.

Ce programme narratif de quoi se compose-t-il ? Tout d’abord d’un contrat : « devenir enseignant/e ». Pour mener à bien ce contrat – qui est présenté en toute fin d’énoncé alors qu’il s’agit de la première étape de la narration – le sujet à besoin d’acquérir la compétence nécessaire (ce qui fait être). Pour les deux protagonistes la compétence se situe dans l’acquisition d’un devoir-faire (« faire vivre et partager sa passion », « transmettre des savoirs et des valeurs », « se consacrer à la réussite de chacun de ses élèves ») qui doit, à terme, se transformer en savoir-faire.

Si pour Julien le passage du devoir-faire à un savoir-faire s’apparente à la concrétisation d’un « projet », d’une « ambition », c’est-à-dire à l’acquisition de compétences pédagogiques reconnues, pour Laura, en revanche, le devoir-faire se confond encore avec le pouvoir-faire. Alors que Julien semble avoir déjà atteint le « poste » qu’il convoitait, Laura, elle, se contente de rêver son avenir… et de le préparer en lisant. Pour Julien l’enseignement est un choix abouti, (« concrétisation ») qui se renouvelle chaque jour (aspect itératif, domaine du rationnel). Pour Laura, c’est un objet de quête encore à l’état de rêve et soumis aux aléas de l’avenir (domaine du virtuel, de l’irrationnel).

 En d’autres termes, si Julien est probablement déjà titulaire de son « poste » (aspect accompli), Laura, elle, n’est encore que stagiaire (aspect inaccompli). Pour l’instant, elle se contente d’être dans le vouloir-faire – autrement dit d’avoir ce que l’on a coutume d’appeler la vocation, étape qui préside à l’acquisition de la compétence. Voilà qui renforce encore l’aspect discriminant (homme vs femme) de cette campagne puisque, sur le plan professionnel, Julien a une longueur d’avance sur Laura.

Par ailleurs, cette campagne pose (involontairement sans doute) la question cruciale de la formation des enseignants à l’heure où la remise en cause de celle-ci suscite le débat. En effet, il n’est ici question que des attentes des futurs impétrants (« rêves », « ambitions »), des objectifs (« transmettre », « réussite », « élèves »), nullement des moyens mis en œuvre pour les atteindre (lui voit son projet aboutir ; elle se contente de le rêver). A aucun moment il n’est question de se former, d’apprendre un métier. D’ailleurs, l’enseignement apparaît-il encore comme un métier dans cette campagne ?

Un autre regard sur l’enseignement

Ce qui frappe dans le vocabulaire utilisé, c’est qu’il n’est justement plus question de métier mais de « poste ». Tandis que le mot « métier » renvoie aux concepts de formation,  d’apprentissage, d’expérience, de savoir-faire (incluant par conséquent la notion d’utilité), le terme « poste » se réfère quant à lui à une fonction, un statut, une place au sein d’une hiérarchie. C’est un mot emprunté directement au modèle de l’entreprise.

Voilà qui révèle un changement notable en ce qui concerne la perception (et aussi la conception) de l’enseignement. A y regarder de plus près, Julien pourrait parfaitement ne pas être professeur mais travailler dans une (très grande) entreprise. L’image met en scène un individu confronté à un travail solitaire, sans collègues de travail… et surtout sans élèves. Dans ces affiches, l’enseignement n’a pas vraiment de dimension sociale, pédagogique… Il s’agit avant tout d’une idéologie.

Une idéologie qui s’exprime principalement à travers l’emploi du mode infinitif – « faire vivre et partager », « transmettre », « se consacrer » – dans lequel tout le monde, ou presque, peut se reconnaître. En latin, infinitif  signifie « qui n’a pas de contours précis ». C’est donc un mode non personnel et non temporel qui envisage l’action en cours de réalisation et qui, ne portant ni marque de temps ni marque de personne, oblige à faire un choix à propos de la valeur.

Le sujet sous entendu est « Laura » ou « Julien »… mais aussi (et surtout) tous les autres candidats à l’enseignement qui pensent avoir la vocation, un mot qui (étrangement) n’est jamais prononcé mais seulement supposé, c’est-à-dire suggéré de manière implicite à travers les termes « toujours », « rêvé », « projet ».

Nous remarquons également que la vocation s’incarne ici dans une troisième personne (Laura, Julien) censée parler à tout le monde (récit). Il n’est pas question, comme dans d’autres campagnes de recrutement, d’un discours porté par un « je » relatant une expérience, ou bien par un « vous », visant à agir sur le récepteur (discours direct).

Enfin, pour asseoir cette idéologie, l’énoncé prend l’apparence d’un syllogisme, à ceci près que l’ordre des prémisses a été inversé (rappelons-nous le célèbre « Tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel », miroir de la logique aristotélicienne): on commence donc par la mineure (particulière) au lieu de la majeure (universelle) :

 

Julien

Laura

Prémisse mineure

C’est la concrétisation de son projet professionnel. C’est l’avenir qu’elle a toujours envisagé.

 Prémisse majeure

 

Et ce projet c’est de faire vivre et partager sa passion, transmettre des savoirs et des valeurs, se consacrer à la réussite de chacun de ses élèves. Et l’avenir c’est de faire vivre et partager sa passion, transmettre des savoirs et des valeurs, se consacrer à la réussite de chacun de ses élèves.

Conclusion

 

C’est pour cela qu’il a décidé de devenir enseignant. C’est pour cela qu’elle a décidé de devenir enseignante.

Si l’on voulait remettre les prémisses dans l’ordre, cela donnerait :

Prémisse majeure Enseigner c’est…
Prémisse mineure Or, Julien et Laura ont cette vocation
Conclusion Donc, ils ont décidé de devenir enseignants

Etant donné que nous opérons ce renversement dans notre esprit, le syllogisme fonctionne quasiment comme un enthymème : l’une des étapes du raisonnement a été éludée car tenue pour certaine – en l’occurrence la fameuse vocation des candidats – qui n’est jamais nommée, se contentant d’être subtilement sous-entendue. Parler de vocation des enseignants ne ferait donc plus recette?

Contrairement à ce que l’on peut observer dans d’autres secteurs professionnels, il semble que l’expression se soit érodée, usée… au même titre d’ailleurs que la vocation elle-même, puisque les candidatures aux concours de l’enseignement ont chuté de plus de 40% entre 2009 et 2010 (journal Le Monde, 21-12-2010). Même s’il existe un effet conjoncturel indéniable (nette diminution du nombre de postes, réforme de la formation des enseignants), la crise des vocations semble bel et bien affecter le secteur de l’éducation.

Perçu comme plus éprouvant qu’autrefois, l’enseignement suscite moins d’intérêt auprès des jeunes générations. C’est sans doute la principale motivation à  ce repositionnement de la fonction: revaloriser le statut d’enseignant en conférant à ce dernier l’apparence d’un jeune cadre dynamique (du moins pour Julien), au même titre que ses congénères du privé.

L’E’ducation nationale – et de manière plus large la fonction publique (La Poste n’est désormais plus un « service public » mais une « entreprise publique »; même l’Armée de terre s’y met…) – serait-elle sur le point de devenir une entreprise comme les autres? Là aussi, l’effet conjoncturel a son importance: en témoigne la récente loi sur l’autonomie des universités.

A l’heure où l’on envisage de faire entrer les marques au sein de l’appareil éducatif (sponsoring pédagogique) , on voit que cette campagne glisse d’ores et déjà l’Education nationale dans le moule protéiforme de l’entreprise. Le directeur d’établissement (ou proviseur) prendra-t-il bientôt le statut de « dirigeant » ou de « PDG »? Les élèves celui de « ressources humaines »? L’enseignant deviendra-t-il bientôt un « manager », le CPE un « responsable du pilotage opérationnel » et l’inspecteur académique un « consultant qualité »?

Affaire à suivre.

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4 réflexions sur “Education nationale: engagez-vous, qu’ils disaient…

  1. Je n’ose rien dire, rien écrire, car je sais que tout sera décortique, scanne, et passe à la moulinette de la puissance du signe et du verbe. « Dis-moi quelques mots » …et je te dirai qui tu es ! Cela fait du bien de redonner du poids aux mots (maux) a une époque ou n’importe qui dit, mail, twitte…n’importe quoi. Bon, ben j’ai mis 30 min à pondre ces quelques lignes fumeuses, alors bravo Sylvie pour redonner sens (VS sans) à ces campagnes.

  2. Superbe article ! Une analyse intelligemment écrite sans être inintelligible, et comme on aimerait en lire plus souvent ! J’ai adoré votre approche comparative qui met en évidence énormément d’informations sous-jacentes qui trahissent l’idéologie que l’institution veut véhiculer, ou tout du moins qui caractérise cette institution. Vraiment bravo! Les photos sont très bien choisies également j’ai hâte de lire votre prochain article. A très bientôt !

  3. Merci pour cet article très brillant et intéressant! J’ai appris plein de choses! Puis-je dire un petit mot sur le cadrage auquel je suis devenue sensible, après lecture de votre article? Gros plan et lumière nette sur Julien, qui fait ressortir l’amidon bien frais de la « chemise-de-celui-qui-se-lève-tôt. » Plan plus éloigné et lumière veloutée sur Laura, qui paraît plus petite, a des vêtements du genre qui ne se repassent pas, et se laisse porter par sa bibliothèque et par la vie.
    Au plaisir de lire votre prochain article!
    Bien à vous

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